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L’épopée de Kaliñoro

Dernière mise à jour : 29 nov. 2020

Les émotions et marques d’affection ayant caractérisé mon séjour ne peuvent être fidèlement retranscrites en quelques mots. Il m’est difficile d’exprimer la joie au coeur que j’ai ressentie en seulement quelques jours dans ce village du Guidimakha, qui paraissant si loin. J’y ai retrouvé une partie de mon Fouta natal.


neɗɗo ƴiétaakè to alaa

Cette expression peulh, qui signifie littéralement “une personne ne peut être vue là où elle n’est point”, je l’entendais souvent de ma grand-mère lorsque nous arrivions à ɓoɠhé pour les vacances scolaires, après un ou deux ans d’absence.

Une expression qui englobe nostalgie, affection, tendresse, mais également à mon sens origines, lignée, filiation. Une expression qui a pris tout son sens lors de mon voyage à Kaliñoro.


Jeudi dans la matinée, au salon avec mes parents

Je suis repassée par Nouakchott, juste après mon excursion dans le Tiris Zemmour et l’Adrar. Je m’apprête à reprendre la route; un détour improvisé pour honorer une invitation à me rendre à Kaliñoro, un village peulh dans le Guidimakha. Région au sud de la Mauritanie, initialement pas au programme de mon itinéraire.


Après quelques coups de fil pour organiser le voyage, je prends la route le même soir.

Avant minuit, départ de Nouakchott.


Nouakchott-Kiffa

Nous roulons toute la nuit.

J’ai toute la banquette arrière donc je ne sens aucunement la fatigue du voyage. Nous effectuons tout de même une pause pour que Cheikhna, le chauffeur, puisse dormir un peu. Je me réveille vers 4h du matin, sans la moindre idée de là où nous sommes. Il pleut, je me rendors aussitôt.


Au lever du soleil, je découvre le paysage; à la vue des gros rochers montagneux nous sommes sûrement déjà dans l'Assaba. Le long du trajet, les nuages sont toujours menaçants et camouflent le bleu du ciel.



Le chemin est plus court en passant par Sélibaby, mais il y’a un grand risque d’être bloqués par l’eau de pluie, alors nous choisissons Kiffa, capitale de la région de l’Assaba. Nous empruntons la route de l’espoir, et effectuons le détour à Aleg pour continuer sur Maghta-Lahjar.


Kiffa

Vendredi matin, Il est onze heure moins lorsque nous arrivons à Kiffa. Nous effectuons une halte chez des parents à Ismaila Kane, un ami de Nouakchott originaire de Kaliñoro qui fait le voyage avec nous. Accueil chaleureux et fraternel pour une pause petit-déjeuner avant de continuer sur Kankossa, où un jeune cousin des Kane attend pour nous guider jusqu’à Kaliñoro.


Sur la route de Kankossa, j’avais oublié comment cette partie du pays pouvait être aussi verte en ce temps d’hivernage. Les pâturages sont denses, le bétail gâté.


12h40, nous cherchons une piste praticable. Les mares d’eau de pluie bloquent plusieurs passages. Impossible d’en connaître la profondeur à vue d’œil. Nous demandons la route à certains piétons rencontrés en chemin.

Cheikhna descend quelques fois vérifier avant de s’aventurer. Il n’a pas pieds. Marche arrière en quête d’un autre chemin.


13h18, Hamady Saleck, un transporteur du coin, maure blanc qui parle mieux pulaar qu’un halpulaar nous interpelle: « Seydi Kane ». Il reconnaît Ismaila.

C’est un chauffeur très connu de la région. Il nous guide et nous ramène sur la bonne piste.


Le marigot de Zouwéra

14h30 passés, nous apercevons un groupe de voitures attroupées. Ils attendent. Nous ne savons pas quoi pour l’instant. À la vue du marigot, on devine qu’ils sont bloqués par l’eau de pluie. Zouwéra, Le village à atteindre pour continuer le chemin, est à l’autre rive, à peine à 200 mètres, mais l’amas d’eau le rend inaccessible.


Nous décidons, comme les autres avant nous, d’attendre.


Cheikhna pense qu’il serait plus sage de faire demi-tour « avant d’être complètement bloqués des deux côtés », les nuages sont menaçants et le ciel est un peu lourd.


15h39, ce que l’on craignait, il commence à pleuvoir. Nous rebroussons chemin aussitôt, avec tout de même une once d’angoisse. Pas grand sujet de conversation pendant une bonne demi heure. De retour à Kankossa, Il faut prendre une décision.


Après concertation, nous choisissons de patienter dans un des villages à côté, une maison que l’on nous a recommandé. Je ne suis pas très à l’aise à l’idée, mais je m’y fait.


16h30, appel à la prière de Asr

Nous arrivons devant la maison en question. Ismaila va en sentinelle; il se présente et informe le chef de famille de la situation. Tel qu’anticipé, notre hôte nous accueille à bras ouverts. La citadine que je suis n’a pas encore complètement ses repères mais, très vite, je suis mise à l’aise.


Les femmes s'affairent sous la khaïma à côté, tandis que les hommes finissent une partie de cartes.

Une heure et demi plus tard, il pleut de plus belle. Pas d’illusion, nous passerons la nuit ici ce soir.


Ibn Assabil

Les femmes de la maison m’accueillent chaleureusement et m’offrent gîte et couvert, tel que prescrit par la sunnah de notre Prophète (saw). Fondement même de notre religion, l’hospitalité serait ainsi un devoir moral et un acte spirituel. Le voyageur a un statut particulier en Islam, « Ibn Assabil », terme qui se traduit littéralement par « enfant de la rue », figurativement « voyageur en détresse », ce que nous étions dans une certaine mesure. Tellement particulier qu’une sourate du Livre Saint en fait mention: « Et donne au proche parent ce qui lui est dû ainsi qu’au pauvre et au voyageur « ibn Assabil ». Et ne gaspille pas indûment » sourate 17, Al Isra (Le voyage nocturne), verset 26.


Le dîner nous est servi tôt. Un succulent couscous de mil que l’on appelle Gommou, met traditionnel typique autant chez la communauté Peulh que Maure. La tête de mouton qui orne le centre du plat fait montre d'un signe d'honneur singulier.


La fatigue du voyage prenant le dessus, je m’endors même avant la prière de Ishaa.

Réveil en pleine nuit, pensant qu’il fait jour, mais il n’est que 23h. Il pleut encore durant la nuit, l’angoisse du marigot qui se remplit sûrement nous envahi.


5h45, samedi matin. Réveil au chant du coq

Les femmes de la maison sont déjà réveillées et à la tâche. L’élasticité du temps loin de la capitale est assez surprenante.


Après le thé et le pain tradition [communément appelé « mbourrou ɓacké » chez nous et « mbourrou lahtab » chez les Maures] qui font office de petit déjeuner, nous prenons respectueusement - et avec beaucoup de gratitude - congé de nos hôtes.


8h38, deuxième tentative

Un peu déçus de constater, comme nous le craignions, que l’accès à Zouwéra est toujours bloqué. J’essaie de ne pas laisser entrevoir la déception sur mon visage, mais je la remarque chez les autres voyageurs et surtout Ismaila, qui tenait vraiment à ce que ce voyage se fasse dans les meilleures conditions. Je le rassure et essaie de détendre l’atmosphère.


Zouwéra

Adama Barry, un habitant de Zouwéra se porte volontaire pour nous indiquer une route alternative, connue des locaux. Cheikhna est réticent au départ et à plusieurs moments du trajet. Loin de son Atar natal, il ne maîtrise pas la route du sud: « Aïssata, il faut retourner à Kiffa, cette route est impraticable ».


Confuse. Que faire? Rebrousser chemin si proche du but ou tenter l’impossible ?

Une voiture passe, Cheikhna est quelque peu rassuré. Après quelques versets coraniques nous reprenons la route, advienne que pourra.

Nous traversons plusieurs villages peulhs: Gourel Baîla, Gourel Songoori, Bila Smiin


Arrivée à Zouwéra à 11h39, l’autre rive qui paraissait si proche hier, mais impossible à accéder par la force de la nature. Le plus dur est fait. Alhamdoulilah. Le reste de la route est plus paisible.


Kaliñoro

Un élément non anodin a attiré mon attention le long du chemin: Le métissage ethnique de cette partie de la région. Nous avons traversé autant de villages Peulhs que Maures, nous avons rencontré des Bidhanes qui parlaient parfaitement bien pulaar et des Kori avec une maîtrise élégante du Hassaniya et du Soninké. Cela m’a rappelé un passage des mémoires de Moktar Ould Daddah, lorsqu’il faisait référence à la Mauritanisation du commandement territorial:

"Nous avions une deuxième préoccupation: envoyer des fonctionnaires d'autorité noirs en Mauritanie hassanophone et les Maures le long de la Vallée du Fleuve. Et comme nous l'avions voulu, cette manière de faire se révéla être l'un des moyens les plus efficaces de lutte contre les préjugés raciaux - pour ne pas écrire: racistes"

14h18, nous apercevons un village, Sélifelli, du coté Guidimakha Malien. Nous sommes à l’extrême sud de la Mauritanie, à une traversée en pirogue de la frontière du Mali, le Karakoro, affluent du fleuve Sénégal. Croisée des cultures.


Il est 15h04 quand nous traversons Shalkha, village environnant qui parait assez dynamique. Petit arrêt ensuite à Goumbana pour déposer une femme que la voiture qui nous guide avait prise sur le chemin.


Et enfin, Kaliñoro.

Kaliñoro la belle,

Kaliñoro l’hospitalière,

Kaliñoro la mémorable.


Les émotions et marques d’affection ayant caractérisé mon séjour ne peuvent être fidèlement retranscrites en quelques mots. Il m’est difficile d’exprimer la joie au coeur que j’ai ressentie en seulement quelques jours dans ce village du Guidimakha qui paraissant si loin non seulement géographiquement, mais également culturellement. J’y ai retrouvé une partie de mon Fouta natal.


Les cours Coraniques à l’aube, l'odeur du latchiri (couscous de mil) en pleine cuisson qui embaume la grande cour encore mouillée de la pluie de la veille, l’arbre à palabre où notables de la ville se réunissent de façon spontanée, mais surtout… les gens. Les gens, allant au rythme du temps suspendu. Qui apprécient le temps qui attend, le temps qui espère.


Je ne savais les liens qui existaient, mais la sérendipité encore une fois. Cette sérendipité qui confirme qu’il n’y pas de place au hasard.


Les Matriarches de OuldYengé

Lundi matin, nous prenons le départ, après les aux revoirs à la grande maison des Ehel Kane. Nous passons par OuldYengé, village à une cinquantaine de km de kaliñoro, où nous marquerons une pause bien indiquée.


Les femmes de OuldYengé sont belles et authentiques. Loin des critères de notre monde actuel, j'ai l'impression de faire un voyage dans le temps, où l'ostentatoire du référentiel de beauté d'antan avait encore un sens.

OuldYengé est, je l’apprendrai au cours de ce voyage, le village d’où est en partie originaire Baaba, mon grand-père paternel [qu'Allah ait pitié de son âme et lui ouvre les portes du paradis]. Je rencontre pour la première fois une partie de ma famille paternelle, les Ehel Mody Nalla.


Mariam Makam Moustapha Oumar Mody Nalla, mère de Matel Mariam Makam, qui est la mère de Baaba. Elle a épousé mon arrière grand-père paternel, qui était originaire et résidait à l’époque au Brakna. Elle a donc quitté son terroir, pour embrasser la famille des halaayɓé.


Dans nos traditions, la lignée matriarcale s’estompe avec la descendance, le patriarcat s’imposant. Renouer avec la famille de mon arrière grand-mère était aussi une façon pour moi de raviver cette flamme matriarcale, qui est de toute façon à l’origine de tout: sans Matel Mariam Makam, mon père n’aurait pas été, moi non plus.


Je découvre donc qu’en plus d’être une Kaalajo, je suis une ModyNallankè, sorte de tribu du Guidimakha tout comme les halaayɓé du Brakna.

Double fierté. Double responsabilité.


Retrouvailles émues avec les arrières grands-parents accueillant une des leurs. Un voyage improvisé qui se révélera être un retour aux sources.


Destin tracé, chemins guidés. “Neɗɗo ƴiétaké to alaa”.

Mektoub.


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