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Wourro Halayɓé

Dernière mise à jour : 15 janv.

C'était tout naturel de terminer mon roadtrip mauritanien dans ma ville natale de Boghé. Bien que ce soit une étape très émouvante sur le chemin du retour à Nouakchott, je suis tellement contente d'être passée ici. Boghé, sa chaleureuse affection et ses enseignements de vie

L’entrée de Boghé vers 19h15 me met un baume au coeur inattendu. La chanson kaaladjo de Baba Maal, joue dans la voiture. Je suis toujours très heureuse de repartir dans ma ville natale, mais cette-fois ci l’émotion est différente. De vifs souvenirs. Épisodes d’une époque différente qui parait si lointaine, chacun avec son lot d’anecdotes, toutes heureuses. Mais depuis, l’exode rural, la fuite des cerveaux et la ruée vers de nouveaux horizons ont dépeuplé la ville. Le Boghé d’aujourd’hui a perdu selon moi, un peu de son âme.


Nous arrivons juste avant la prière de Ishaa à la grande maison maternelle, chez Colonel Dia, mon grand père {qu’Allah ait pitié de son âme}. J’avais demandé à ma cousine Aïssé Lam, surnommée Aïssé tokosell (la petite Aïssé) {fille de la grande sœur à ma mère, éduquée et quasiment adoptée par ma grand-mère maternelle Aïssé Mawdo (la grande Aïssé) dont nous portons toutes les deux le nom} de me tenir compagnie durant mon séjour à Boghé. Elle habite Touldé, un village à 2km.


"Wone ko woɗno ɗo"

Nous traversons les rues pleines de souvenirs d’enfance.

Pendant que nos amis de classe étaient à Disneyland, ma soeur, mes petits frères et moi venions quasiment chaque été passer les vacances scolaires avec nos grands parents et nos cousins. Les 72h culturels de Boghé au cours desquels nous répétions vigoureusement les chants composés pour l’occasion, dont je me rappelle encore, les picnics organisés par mon grand-père maternel dans les villages environnants, les virées matinales sur charrette au marché à escale, nous avions toujours hâte à nos activités campagnardes.

Il arrivait de temps à autre aux adolescents que nous étions de rouspéter, et demander à nos parents pourquoi nous n’allions pas à Paris ou aux Etats-Unis comme nos amis; pourquoi on nous infligeait de passer 3 semaines chaque été à Boghé alors que les enfants du village se moquaient de notre pulaar approximatif, trempé d’un accent niak que personne ne nous laissait oublier (il est à noter que cela était assez traumatisant tout de même, il n’y a pas pire bizuteur que les enfants à ces âges-là).


Chemins de fer

Samedi Matin, 10h30.

Visite chez Diam Diop. Je ne dirais pas un ami de la famille car nous le considérons aujourd’hui comme membre à part entière de la notre. Il nous voue un amour pur et véritable et nous essayons de le lui rendre. Qu’Allah lui prête encore longue vie.

Il est très content lorsque je lui raconte mon voyage de Nouadhibou à Zouérate avec le train de la SNIM. Il y a travaillé comme convoyeur de 1962 à la fin des années 70, lorsqu’elle était encore MIFERMA (Mines de Fer de Mauritanie). Il y a passé donc une quinzaine d'années, période durant laquelle Il a posé rail par rail le chemin de fer de PK0 à PK652. Il ressasse avec beaucoup d’émotions ses aventures sur ces chemins de fer, dont il a été l’un des architectes de la première heure.


En 1976, à 582 km de Nouadhibou, le train subit une embuscade, une attaque du front Polisario, mouvement politique et armé du Sahara occidental. Dans le contexte de l’époque des guerres d’occupation où les razzia étaient fréquentes, Diam nous raconte comment il a vécu 3 attaques impromptues dans ce même train.

Il a toujours survécu, nous dit-il, grâce à la protection Divine. Il se rappelle avec exactitude à quels kilomètres les embuscades eurent lieu: 582, 511, 190 km de Nouadhibou. Celle de PK 511 fut la plus meurtrière; toutes les personnes à bord furent descendues et tuées. Il s’était réfugié avec deux autres collègues dans un des wagons minerai vide.


Un groupe de Jaguars (avions français) dû intervenir suite à l’appel de l’inspecteur de garde, alors Dia Amadou Mamadou, aujourd’hui Feu Colonel Dia, qui n’est autre que mon grand-père maternel {qu’Allah ait pitié de son âme}.


Guerre torride pour récupérer la jeune république que nous étions; il y eu plusieurs années de tiraillements entre le Polisario et le Maroc. Il se sont attaqués à la MIFERMA pour tenter de paralyser le pays, car à l’époque, véritable “nerf de la guerre”. Cheminot de profession, il en garde les séquelles: une toux chronique et pendant plusieurs années, une phobie de tout bruit s’apparentant à un tir de canon.


Thialgou

Vers 17h, nous nous rendons à Thialgou, village à 3km de Boghé, où mon père a vécu et où une partie de sa famille maternelle habite encore.


Tournée dans les maisons pour les salutations familiales, comme le veut le fouta et ses traditions. Entrée dans le village, tout le monde saura que j’ai été de passage, ne pas passer de maison en maison pour le Salam et les bénédictions des parents est impensable. Je me prête alors à l’exercice avant de rebrousser chemin pour Boghé, juste avant Foutourou {la prière de Maghrib}, accompagnée par un magnifique coucher de soleil.

Nous arrivons avant la prière de Ishaa et passons la soirée à la grande maison paternelle, à discuter et à se remémorer les souvenirs d’enfance. Mais également, débats riches sur la religion, le mariage, la société, la place de la femme.


La nuit est complètement tombée lorsque nous rentrons chez mon grand-père maternel.


Sommeil léger. Le coeur un peu lourd avant le départ le lendemain matin.


Le triangle de l’espoir

Dimanche matin, 9h30.

Impossible de quitter la cour familiale sans aller saluer les familles d’en face; éternels voisins et compagnons de société. Familles de griots et Maaɓouɓé, les familles Diallo et Djabaya, les familles Kassé, avec lesquels nous avons partagé de moments heureux de notre enfance et dont les enfants, aujourd’hui adultes, accompagnent également notre vie sociétale. Générations parallèles, avec un lien social fort qui transcende le temps et l’espace.

Sur le chemin du retour, à Nouakchott.

Vers 10h15 nous prenons la route de Rosso, que j’emprunte rarement, sinon jamais, entre Boghé et Nouakchott. Nous la prenons cette fois-ci car je veux m’arrêter à Tékane, village à environ 60km de Boghé, d’où viennent les familles Kane, avec lesquelles nous avons grandit à Abidjan.


10h45, au carrefour de Dar-El-Barka; impossible de ne pas avoir une pensée pieuse pour Maman Aïssata Kane, qui nous a quittés en Août 2019. Elle a pavé le chemin pour nous toutes; je lui en serai éternellement reconnaissante.


PK130 de Rosso, nous ne sommes plus très loin de Tékane, selon les indications du chef de poste de gendarmerie.


"Si tu ne sais pas où tu vas, retournes d’où tu viens"

Cet arrêt boucle la boucle de mon périple estival, aux fins fonds de ma Mauritanie.


2020 aura certainement été l’année la plus «bizarre» de toutes; «planifier est le meilleur moyen de faire rire Dieu», car IL est indéniablement le meilleur des planificateurs. Après 5 mois de stress émotionnel et socio-économique, j'ai décidé de ne pas perdre mon été à me plaindre des «roses ayant des épines» mais plutôt d'apprécier «les épines ayant des roses». J'ai fait le tour de mon pays. Partout où je suis déjà allée et n’ai jamais été. Le plus beau des voyages.


C'était tout naturel de terminer mon roadtrip mauritanien dans ma ville natale de Boghé. Bien que ce soit une étape très émouvante sur le chemin du retour à Nouakchott, je suis tellement contente d'être passée ici. Boghé, sa chaleureuse affection et ses enseignements de vie.

A une année très imparfaite, remplie de leçons précieuses.

Aïssata Lam




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